Je veux écrire son histoire parce qu'elle doit être morte à l'heure qu'il est. Je veux écrire son histoire que je ne connais pas, parce que je l'ai à peine connue, moins de quelques heures avant qu'elle ne s'échappe de ce monde, et encore elle n'était déjà plus là.
Elle était allongée sur cette paillasse de bois, dans une mare d'urine et de sang, un sac de glace sur le ventre, frêle et sale. Une chemise à fleurs qui avait vu des jours meilleurs, exposée sur un marché vietnamien et importée par un vendeur ambulant, en même temps qu'un tas de paniers en plastique de toutes les couleurs et des dosettes de shampoings Sunsilk. Un pagne délavé autour des hanches, un bonnet en laine bleu et rouge sur la tête, dont s'échappaient des boucles crépues et emmêlées.
Elle était plongée dans un coma agité et convulsif, elle se recroquevillait parfois de douleur, faisant valser le sac de glaçons, puis elle se détendait subitement et essayait d'arracher sa perfusion. Elle se calmait et ouvrait des yeux absents. Elle me fixait. Je devais être une apparition, elle devait se demander si ma présence incongrue dans cet hôpital de district, au milieu de toutes ces femmes affairées autour d'elle et de son nouveau-né signifiait en fait que tout ça était déjà fini. Elle n'avait pas plus de dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait accouché la veille et pourtant, elle devait peser une plume. Elle se passait parfois la langue sur les lèvres, et les trois mouches qui s'y étaient posées s'envolaient temporairement.
Je portais un masque chirurgical autour du nez et de la bouche. Est-ce que c'était un signe de dédain, une barrière entre cette souffrance et moi? Non, mais quelques jours auparavant, j'avais eu mal à la gorge, j'avais passe le WE au lit et bien que remise sur pied, je toussais encore. C'est elle que je protégeais et pourtant j'avais l'air si stupide, si gauche et si déplacée, avec ce masque bleu tout neuf qui m'empêchait même de lui sourire quand elle ouvrait les yeux.
Les voisines m'ont expliqué. La petite avait un mari. Enfin, peut-être pas un mari, disons un mec qui l'avait engrossée et avait fichu le camp cinq mois auparavant. Sa mère était morte il y a bien longtemps et son père l'année d'avant. Elle était seule au village. Les voisines ont bien vu que quelque chose clochait, elle ne tenait pas debout, elle n'allait pas bien du tout. Elle ne pourrait pas accoucher au village, quelque chose de grave allait se passer. Elles ont demandé au tuk-tuk de les transporter à l'hôpital: toutes les six. Toutes les six? Oui toutes les six: cinq voisines et la petite. Elle n'avait personne. D'abord il n'a pas voulu, et puis il a vu la petite, et il a dit 10.000 Riels. Dix-mille Riels? Par personne ou pour les six? Pour les six … il a vu qu'elle était pauvre et qu'elle n'allait pas bien du tout.
Elles sont arrivées à l'hôpital et tout le monde a été gentil. Elles n'ont rien payé, le docteur a dit que la petite devait accoucher tout de suite et elle a accouché. Et maintenant elle voyait des diables et des esprits, et elle s'agitait dans tous les sens. Elles m'ont raconté ça, l'une à califourchon sur ses jambes pour l'empêcher des les plier, une autre assise sur une main, une troisième agrippant fermement l'autre main d’où partait la perfusion. Une quatrième voisine remettait le bonnet, inlassablement, comme si ne pas prendre froid de la tête allait lui sauver la vie.
Ou était donc la cinquième?
La cinquième était assise dans un coin, avec un paquet dans les bras, emmitouflé dans un vieux pagne lui aussi; lui aussi un bonnet sur la tête. Elle avait relevé sa chemise et elle avait mis son sein entre les lèvres du bébé. Elle a souri calmement. Elle a dit que le sien avait dix mois, au village, qu'elle avait encore un peu de lait, mais plus beaucoup. Ca et un bol d'eau avec une cuillère, c'est tout ce qu'elles avaient pour nourrir le nouveau-né. Elles m'on montré. Elles ont mis la petite sur le flanc, elles ont couché le bébé contre elle. Comme j'ai fait tant de fois avec Sanam, comme Leila n'a jamais supporté que je fasse … Elles ont relevé son bras, sorti son sein menu et vide, et l'ont mis entre les lèvres du petit. Il ne l'a pas pris. J'ai pressé le mamelon, pour sortir une goutte de colostrum, comme la grosse sage-femme africaine de l'hôpital Saint-Pierre m'avait montré, la première fois que j'ai mis Sanam au sein. Il n'en est rien sorti. Elles ont retourné la petite sur le dos et remis le bébé au sein de la voisine. Elles ont gardé le silence: vous voyez?
Elles ont dit qu'elles se partageaient la ration alimentaire de la petite et que le personnel de l'hôpital était gentil: il leur en donnait en plus s'il y avait des restes. Elles ont dit qu'elles devraient sans doute acheter du lait en poudre parce que le bébé allait avoir faim. Elles ont dit qu'elles commençaient à être à court d'argent, que le Krou Phet avait dit que ça allait bientôt être fini … et qu'elles pourraient rentrer chez elles avec le bébé.
Elles n'ont pas parlé des funérailles, ni comment elles allaient transporter le corps au village. Je suppose que le tuk-tuk charitable fera encore un petit effort.
Elles n'ont pas bien compris ce qui était arrivé à la petite, elle était pauvre, elle était seule, elle n'était pas allée au centre de santé pendant sa grossesse. Personne ne savait qu'elle était enceinte pendant plusieurs mois.
On raconte des tas de choses sur les hôpitaux où on ne peut pas être soigné si on ne paie pas, et sur les médecins qui ne traitent que les riches, sur les tuk-tuk et les taxis qui refusent de transporter les gens quand ils sont malades. Elles ne sont pas d'accord. C'est peut-être vrai ailleurs (non, c'est surement vrai ailleurs) mais ici, c'est bien.
Le groupe d'une dizaine de gens rassemblés autour de nous pour voir la dame bizarre poser des questions sur la petite qui va mourir acquiesce: ici, c'est bien.
Le tuk-tuk les a pris pour pas cher, le Krou Phet n'a pas demandé d'argent et elles ne paieront rien quand la petite sera morte. Mais elle va mourir.
Ce serait bien qu'elle parte vite… Ces diables qui agitent son corps, ca doit être terrible. On s'occupera du bébé. Mais on n'a plus d'argent pour rester.